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samedi 31 janvier 2015

Trois livres pour aimer l'hiver

Ce matin, en sortant de chez moi, j'ai été surprise par la beauté de l'hiver. Je dois préciser que c'est un fait quasi-exceptionnel, puisque l'hiver je le subis plus que je ne le vis. Je le trouve un peu cute quand, par la fenêtre de mon salon, je regarde tomber les flocons de neige un 23 décembre. Au-delà de ça, j'attends qu'il finisse, pour enfin arriver à l'été (et me plaindre de la chaleur).

Bref, que s'est-il passé chez moi pour que je remarque soudainement les charmes de l'hiver ce matin ? J'ai lu. Oui, j'ai lu, et mes lectures m'ont amené à être attentive au son de la neige qui craque sous mes pieds et au rayon de soleil qui me réchauffe une joue tandis que l'autre est sur le point de fendre tellement elle est gelée.

J'ai donc eu envie de partager avec vous trois lectures qui m'ont permis de devenir sensible à notre climat et à sa beauté.

Dans les forêts de Siberie
Sylvain Tesson, Folio

Je parle souvent de ce livre à mes proches. Ils doivent en avoir assez de m'entendre leur dire à quel point il est magnifique. Mais si je le répète, c'est dans l'intérêt de tous, puisqu'il s'agit d'une lecture vraiment marquante. Tesson quitte la ville pour aller passer six mois en ermite dans une cabane construite sur la rive du lac Baïkal. Il y décrit la solitude, l'hiver et la nature qui l'entoure avec une maîtrise de la langue que l'on envie pages après pages.

"Il fait bon aujourd'hui: -18°. J'abats vingt kilomètres sur le tapis. La glace comme la lave sont des éléments magiques. Tous deux ont subi l'influence métamorphique d'un autre élément. La froidure de l'air a figé l'eau pour faire de la glace. La chaleur du feu a fluidifié la roche pour faire la lave. Toutes deux se transformeront à nouveau quand le réchauffement de l'eau pétrifiera la lave. Marcher sur une étendue gelée n'est pas un acte anodin. Les pas frappent la surface d'un plan en devenir. La glace est l'une des œuvres alchimiques de notre monde." p.104


L'exception
Audur Ava Olafsdottir, Zulma

Voici une auteure que j'aime beaucoup. Son écriture est légère, ses histoires sont un baume pour le coeur, mais je crois que la raison principale de mon estime pour elle est qu'elle parvient à accorder une grande place au pays qu'elle habite et à son climat si particulier, ils deviennent presque des personnages à part entière de ses romans. Audur Ava Olafsdottir est Islandaise, et l'Islande est un pays fantastique (je parle un peu à travers mon chapeau puisque je n'y suis jamais allé !). L'exception se déroule en plein hiver arctique, alors que le pays est plongé dans l'obscurité près de 22 heures par jour. L'auteure nous parle de champs de lave couverts de neige et de nuit sans fin. Un roman à haut potentiel de dépaysement. Et puis on se dit qu'on n'est pas si mal, au moins nous on a droit à plusieurs heures d'ensoleillement quotidiennes ! 

"Je traverse trois villages illuminés, passe devant le parc d'un concessionnaire de voitures, une grue ornée de guirlandes lumineuses, un supermarché au bord de la route, et puis c'est le sombre champ de lave et la présence invisible de l'océan tout près. J'approche de ma destination lorsqu'une aube rose se devine enfin à travers le brouillard neigeux.
Juste au moment de bifurquer, le soleil arctique monte à la surface de l'île, orange sanguine roulant par-dessus le champ de lave. Trois chevaux hirsutes se tiennent immobiles près de la barrière quand le sors l'ouvrir. Je m'arrête là où les ornières prennent fin, là où la route s'achève. On distingue le chalet; au-delà, la rivière glaciaire, grise de limons, bruisse. Tout se fond dans la blancheur." p.100-101.
Une part de ciel 
Claudie Gallay, Babel

Claudie Gallay est une écrivaine française qui maîtrise l'art du détail. Ses romans nous entraînent dans un univers enveloppant, ou les petits gestes, les pensées et les soupirs ont une place qui leur est propre. Dans Une part de ciel, l'auteure nous emporte dans le massif de la Vanoise, ou l'on s'apprête à fêter Noël. L'hiver est là, le froid entre par les fenêtres et le vent souffle. Il faut lire les romans de Gallay pour sa sensibilité et pour la place qu'elle accorde aux habitants des petits villages, qui font preuve d'une humanité que l'on envie parfois. 

"J'ai pris la voiture d'Emma et j'ai roulé jusqu'au grand lac. Je me suis garée au bord de la route et j'ai continué à pied. La neige se tassait sous mes semelles. Marcher me faisait du bien. Je reprenais des forces et des couleurs. Il me semblait que le bruit de la neige sous mes semelles était le seul bruit existant et que je marchais avec lui. Que je l'accompagnais. 
Je suis arrivée au lac. Le soleil brillait fort, il me brûlait les joues. Tout était étincelant. L'été, ce lac d'altitude prend la couleur du lait, on peut louer des barques et pêcher des carpes Amour. 
L'hiver, il gèle. (...) Le vent qui soufflait faisant chanter la glace. J'ai osé quelques pas sur le lac. J'ai balayé la neige avec mes gants. C'était sombre dessous, un froid d'iceberg, des milliards de bulles remontaient de cette nuit liquide." p.299-300

Crédits photos: leslibraires.ca (pour les couvertures de livres), Office de Tourisme de Pralognan-la-Vanoise (pour le village enneigé),Shkonst - Fotolia.com (pour le lac Baikal gelé). 

dimanche 24 novembre 2013

Pour ton père

Noël arrive à grand pas, et il n'y a pas de plus beau cadeau - tant  à offrir qu'à recevoir - qu'un livre. Voici mes suggestions afin de vous aider à choisir ce qui saura plaire à votre papa !



Dix journées qui ont fait le Québec
Collectif, VLB éditeur.
Parution: novembre 2013
Si l'histoire d'une nations e construit dans la durée, on sait aussi qu'elle s'écrit dans de formidables moments d'Accélération déclenchés par un événement précis. Passionnant voyage dans l'aventure québécoise, ce livre nous invite à traverser quatre siècles en dix escales: dix journées de colère ou de liesse, de défaite ou de victoire, de recul ou de progrès - dix dates fatidiques qui continuent encore aujourd'hui de définir le Québec. 



La trilogie berlinoise
Philip Kerr, Le livre de poche.
Parution : juin 2010.
De 1936 à 1947, Bernie Gunther,  n'en finit pas d'explorer les sombres allées du IIIe Reich. Ce héros solitaire voit sa morale mise à rude épreuve dans un Berlin corrompu et violent. La Trilogie berlinoise, tout en respectant les règles du genre policier, offre un portrait glaçant et puissamment évocateur de Berlin au quotidien à l'ère nazie.



Guy Lafleur: la légende
Pierre-Yvon Pelletier, Édition de l'Homme.
Parution : octobre 2013.
Plus de vingt ans après sa retraite définitive, Guy Lafleur demeure l'un des hockeyeurs québécois les plus populaires de tous les temps. Revivez les jeunes années du célèbre numéro 10, de ses premiers coups de patin aux fulgurants succès remportés avec les Remparts de Québec. Suivez-le sur les patinoires de la Ligue nationale, où il a déjoué d'innombrables adversaires et célébré tant de victoires. 



Richard Ford, Boréal. 
Parution : septembre 2013. 
Quand les parents de Dell Parson, quinze ans, décident de commettre un vol de banque, celui-ci comprend qu'il doit dire adieu à jamais à son rêve de vivre une vie normale et paisible. Une amie de la famille l'aide à traverser en secret la frontière canado-américaine et le remet entre les mains d'un autre Américain en exil, Arthur Remlinger, qui sous ses airs matois cache une nature d'une redoutable violence. 


Au revoir là-haut
Pierre Lemaître, Albin Michel.
Parution: Août 2013.
Sur les ruines du plus grand carnage du XXe siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu'amorale. des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts... Fresque d'une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d'évocation, Au revoir là-haut est le grand roman de l'après-guerre de 1914. 



Transatlantic
Colum McCann, Belfond.
Parution : Septembre 2013.
S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâti un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses mémoires. Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations.

Collectif, Septentrion. 
Parution : septembre 2013. 
Les États-Unis sont militairement imbattables... Les téléphones cellulaires causent le cancer... Les drogues "douces" sont moins dangereuses... Guillaume Lamy et ses collaborateurs reviennent avec de nouveaux sujets. Leur but reste le même: réfuter toute affirmation qui se prétend être vraie pour en éradiquer la contagion.  


Guy Delisle, Delcourt. 
Parution : novembre 2011.
Guy Delisle et sa famille s'installent pour une année à Jérusalem. Pas évident de se repérer dans cette ville aux multiples visages, animée par les passions et les conflits depuis près de 4000 ans. Au détour d'une ruelle, à la sortie d'un lieu saint, à la terrasse d'un café le dessinateur laisse éclater des questions fondamentales et offre une vision différente de Jérusalem. 

Sorj Chalandon, Grasset.
Parution : août 2011. 
Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L'IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n'ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j'en suis venu à trahir. Des libres seront peut-être écrits sur moi, et j'enrage. N'écoutez rien de ce qu'ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m'avoir connu. Personne n' jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd'hui, c'est parce que je suis le seule à pouvoir dire la vérité. Parce qu'après moi, j'espère le silence. 

La vérité sur l'affaire Harry Québert
Joël Dicker, Éditions de Fallois.
Parution : novembre 2012.
À New-York, au printemps 2008, alors que l'Amérique bruisse des prémices de l'élection présidentielle, Marcus Goldman, jeune écrivain à succès, est dans la tourmente: il est incapable d'écrire le nouveau roman qu'il doit remettre à son éditeur d'ici quelques mois. Le délai est près d'expirer quand soudain tout bascule pour lui: son ami et ancien professeur d'université, Harry Québert, l'un des écrivains les plus respectés du pays, est rattrapé par son passé et se retrouve accusé d'avoir assassiné, en 1975, Nola Kellergan, une jeune fille de 15 ans, avec qui il aurait eu une liaison. 

Le guide du mauvais père
Guy Delisle, Delcourt.
Parution : février 2013.
Oublier le passage de la petite souris, traumatiser sa fille avec une terrifiante histoire d'arbre qui pousse dans l'estomac, dénicher des conseils peu avisés pour encourager fiston à taper plus fort sur le punching bag... Guy Delisle, un mauvais père ? Non, un auteur de bande dessinée qui sait puiser l'imagination là où elle se trouve, avec un sens aigu de l'observation et une bonne dose d'autodérision. 

samedi 16 novembre 2013

La cuisinière d'Himmler

Un roman de Franz-Olivier Giesbert

Ceci est l'épopée drolatique d'une cuisinière qui n'a jamais eu peur de rien. PErsonnage loufoque et truculent, Rose a survécu aux abjections de cet affreux XXe siècle qu'elle a traversé sans rien perdre de sa sensualité ni de sa joie de vivre. Entre deux amours, elle a tout subi: le génocide arménien, les horreurs du nazisme, les délires du maoïsme. Mais, chaque fois, elle a ressuscité pour repartir de l'avant. Grinçant et picaresque, ce livre raconte les aventures extraordinaires d'une centenaire scandaleuse qui a un credo: "si l'Enfer, c'est l'Histoire, le Paradis, c'est la vie."

je ne connaissais pas l'auteur de La cuisinière d'Himmler, qui a pourtant rédigé d'autres romans avant celui-ci, mais cette lecture m'a donné envie de découvrir ses autres écrits. Giesbert nous présente ici les mémoires de Rose, une centenaire qui a mordu dans la vie, née en Arménie au début du XXe siècle (le siècle des assassins comme elle l'appelle si bien). 

La vie de ce personnage semble incroyable, mais chacun des événements que l'auteur décrit fait partie de l'Histoire. À sa façon Franz-Olivier Giesbert utilise l'épopée de Rose comme prétexte pour raconter toutes les horreurs du XXe siècle, mais surtout afin de présenter la fureur de vivre que peuvent avoir certaines personnes, ainsi que cette force de résilience qui est si remarquable. Après avoir goûté au génocide arménien, à la Première puis à la Deuxième Guerre mondiale, après avoir rencontré les dirigeants du nazisme et du maoïsme, tout en voyant mourir ses proches les uns après les autres, Rose, à 105 ans a conservé sa bonne humeur. Je suis d'ailleurs un peu triste quand je pense qu'elle n'est qu'un personnage de fiction et que c'est impossible pour moi d'aller manger une parmesane dans son petit restaurant de Marseille. 


"Le jour de ma naissance, les trois personnages qui allaient ravager l'humanité étaient déjà de ce monde: Hitler avait dix-huit ans, Staline, vingt-huit et Mao, treize. J'étais tombé dans le mauvais siècle, le leur. Tomber est le mot. L'un des chats de la maison était monté dans le cerisier et n'arrivait plus à descendre.  [...] Peu avant le coucher du soleil, lorsqu'elle eut compris que mon père ne rentrerait pas, maman décida d'aller le libérer. Après avoir grimpé sur l'arbre en étirant son bras pour attraper le chat, ma mère ressentit, selon la légende familiale, sa première contraction. Elle prit la bête par la peau du cou, la relâcha quelques branches  plus bas et, saisie d'un pressentiment, s'allongea subitement dans le creux du cerisier, à l'intersection des branches. C'est ainsi que je vins au monde: en dégringolant." (p.28)

 En plus d'être très bien écrit et d'offrir une relecture des événements historiques pourtant maintes fois décrits, La cuisinière d'Himmler célèbre la vie, puisque, comme le proclame l'héroïne du roman: "On meurt de n'avoir pas vécu et sinon, on meurt quand même." (p.348) La lecture de cette oeuvre de fiction m'a fait penser à ma grand-mère, et à toutes les autres personnes âgées qui, derrière leur sourire, cachent leur lot de drame. À lire !

Franz-Olivier Giesbert, La cuisinière d'Himmler, Gallimard, 2013.

vendredi 8 novembre 2013

Au bon roman

Un roman de Laurence Cossé

Qui, parmi les passionnés de roman, n'a rêvé un jour que s'ouvre la librairie idéale ? Non pas ce qu'on appelle une bonne librairie, où l'on retrouve de bons romans, mais une librairie vouée au roman où ne sont proposés que des chefs-d'oeuvre ? En se lançant dans l'aventure, Ivan et Francesca se doutaient bien que l'affaire ne serait pas simple. Comment, sur quels critères, allaient-ils faire le choix des livres retenus ? Parviendraient-ils un jour à l'équilibre financier ? Mais ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'était le succès. 

Un livre qui parle de livres, c'est toujours passionnant. D'ailleurs, dans Au bon roman, on a vraiment affaire à des passionnés. Ivan, un libraire désabusé rencontre par hasard Francesca, une riche héritière. Tous deux ont la passion du roman, de l'excellent roman même. Avec les connaissances d'Ivan et le capital de Francesca, ils se lancent dans la folle aventure d'ouvrir une librairie où les livres seraient minutieusement choisis par un comité secret, afin d'offrir aux lecteurs une sélection frôlant la perfection. Au-délà du succès qui les surprend, c'est davantage les attaques sournoises de la concurrence qui les déstabiliseront. 

Le livre débute sur une série de crimes posés à l'encontre d'inconnus. On comprend après quelques pages que ce sont les membres du comité de lecture de la librairie qui sont visés par ces tentatives d'assassinats. Le récit qui compose l'essentiel du roman est donc le témoignage que déposent Ivan et Francesca, les fondateurs de la librairie, à un inspecteur de police. Cette enquête et ces crimes donnent une saveur de polar au roman sans toutefois en faire un roman policier. L'histoire de la création de la librairie, que l'on voudrait réelle, est tout aussi passionnante que l'intrigue en soi. L'histoire nous ouvre d'ailleurs à une réflexion sur le milieu du livre et de l'édition, mais aussi sur l'opinion publique et le choix des lecteurs (qui est ici présentée comme une invention modelée par la critique). 


" Je veux parler de la façon qu'ont maintenant les auteurs de vivre en rivalité, jusqu'à écrire, me dit-on, avec l'idée d'écraser des rivaux. Les prix littéraires ont une grosse responsabilité à cet égard. Écrire pour l'emporter sur les autres: quelle pauvre ambition. L'ordre de la création culturelle a ceci de beau et de singulier qu'il offre de la place à tout le monde. Et on s'emploie à le borner ! On en fait un marché couvert, où quelques best-sellers occupent tout l'espace. On : les éditeurs industriels, les journalistes moutonniers, les grossistes de la culture. Ah, j'aime mieux le monde des amateurs (...)." (p.169)

Petit bémol peut-être; le narrateur n'est pas extérieur, mais son identité n'est révélée qu'à la toute fin du roman. Ça m'a un peu déstabilisée, je me demandais tout au long du roman si j'avais manqué les présentations. Il est d'abord omniscient, et plus la lecture avance, plus il prend de la place pour devenir finalement un personnage à part entière, qui interagit avec les autres. En outre, il ne faut pas compter sur ce roman afin d'établir une liste de lecture ou pour flatter nos connaissances littéraires ! Très peu de titres y sont nommés, et quand ça arrive, il s'agit de romans peu connus ( du moins, qui m'étaient inconnus).

Cette lecture tombait vraiment juste, en cadrant parfaitement avec mon état d'esprit. Pour s'y plaire, je crois toutefois qu'il faut être intéressé par le milieu du livre. C'est donc un roman à lire si on est un amoureux des bons romans, aimant flâner des heures dans une librairie ! 

Laurence Cossé, Au bon roman, Gallimard, 2009, 497 pages.

La pendue de Londres

Un roman de Didier Decoin 


Allemagne, 1945. L'exécuteur en chef du Royaume Britannique, envoyé en mission pend la gardienne de camps nazis Irma Grese. Même s'il éprouve un réel dégoût à exécuter des femmes, surtout si elles sont jeunes et jolies, le bourreau fait son devoir: c'est un as dans l'art de la longueur des cordes, un expert dans le minutage de la mise à mort. Pourtant, le reste du temps, c'est un homme comme un autre, époux modèle, bon citoyen de Londres, immédiat après-guerre. 
Ruth Ellis ressemble à Betty Boop, enjouée et désirable, elle plaît aux hommes, et sans doute les choisit-elle fort mal. Mais derrière son sourire et sa bouche trop maquillée que cache-t-elle ? Dans le Londres charbonneux de l'après Blitz, d'entraîneuse, Ruth devient prostituée. Un jour, malheureuse, jalousée, violentée, mais toujours belle, et mère de famille, elle tue son amant, à bout portant. La voici condamnée à la pendaison.  Bourreau fais ton oeuvre ! Et si le bourreau avait une âme ? Et s'il répugnait soudain à supprimer une innocente aux boucles blondes ? Dans ce roman envoûtant, reconstitution en cinémascope d'un Londres luisant de "fog" et de pluie, théâtre de vices cachés dans une société bien-pensante, Didier Decoin alterne le chant du bourreau et de la victime. Saisissant. 

Le roman La pendue de Londres fait parti des parutions de la rentrée littéraire 2013. Didier Decoin, récipiendaire du prix Goncourt en 1977 pour John L'enfer, nous présente ici son vingt-cinquième roman. Pour ce récit, l'auteur s'est inspiré d'un fait divers de son enfance - la pendaison de Ruth Ellis à Londres dans les années 1950. 

L'histoire se développe donc autour de Ruth Ellis, qui sera en fait la dernière femme condamnée à mort en Angleterre et de son exécuteur, Albert Pierrepoint, le plus efficace de Grande-Bretagne. Ce croisement des deux histoires est une façon très intéressante de présenter les faits, ce que Decoin réalise dans une absence de jugement très appréciée. Bien que cette lecture entraîne une réflexion sur la peine de mort - qui a encore court dans certains pays rappelons-le - l'auteur s'appuie sur des périodiques de l'époque ainsi que  les autobiographies du fils de Ruth et du bourreau pour étoffer son récit de façon objective. 

Ruth Ellis semblait condamnée au malheur; abusée par son père dans son enfance, abandonnée par son premier fiancé alors qu'elle attend son enfant, battu par ses amants, elle se retrouve, un peu malgré elle, dans le milieu de la prostitution, avec, toujours, l'espoir de s'en sortir. De son côté, le bourreau nous explique ce qui l'a amené à être exécuteur en chef à temps partiel, boulot qu'il tente d'ailleurs de cacher à son épouse, jusqu'au jour où l'exécution d'une centaine de nazis le rend célèbre. Il nous explique d'ailleurs les dessous du métier de façon détachée mais avec beaucoup de précision, un aspect qui saura plaire à ceux qui ont aimé lire Folco. 

L'histoire démontre qu'on peut difficilement échapper à son destin. Pour Ruth Ellis, malgré les protestations des Britanniques qui la savaient innocente, ce fut d'être exécutée. Pour Pierrepoint, ce fut de procéder à la mise à mort de cette jeune femme, belle et innocente, lui qui avait pourtant souhaité ne plus exécuter de femmes. Un roman intéressant pour les faits qu'il présente et touchant pour l'émotion qu'il dégage. À lire !

Didier Decoin, La pendue de Londres, Grasset, 2013.  





mercredi 30 octobre 2013

Du côté de chez Swann

Un roman de Marcel Proust


Quel meilleur moment que l'année du 100e anniversaire de la publication du premier tome de À la recherche du temps perdu pour entamer la lecture de cette oeuvre culte ? En réalité, j'ignorais ce fait lorsque j'ai décidé de débuter Du côté de chez Swann, et c'est en cours de lecture que j'ai appris qu'il avait été publié en 1913. 

À la recherche du temps perdu à été écrit par Marcel Proust entre 1908 et 1922, les sept tomes qui constituent cette série ont toutefois été publié entre 1913 et 1927. En effet, le premier tome de ce monument de la littérature française à d'abord été refusé par les éditions Gallimard avant d'être finalement publié chez Grasset. 

Valentin Louis Georges Eugène Marcel Proust (Hiiii Valentin !) est né à Paris en 1871 dans une famille  bourgeoise et cultivée. Il souffre d'asthme est homosexuel et vie une relation fusionnelle avec sa mère. Il meurt d'une bronchite à 51 ans. La société aristocratique dans laquelle il évolue influencera son oeuvre littéraire. 

Du côté de chez Swann, c'est donc l'oeuvre fondatrice, le roman qui présente aux lecteurs certains des personnages majeurs de La recherche. Dans la première partie, qui débute par cette célèbre phrase:  "Longtemps je me suis couché de bonne heure", le narrateur adulte parle des souvenirs qu'il associe aux chambres à coucher. Cela l'amène à raconter son enfance à Combray, une ville de campagne française, où il passait ses étés avec sa famille, dans la maison voisine de chez Swann. La deuxième partie est un intermède dans les souvenirs du narrateur, où nous est plutôt présenté un épisode de la vie amoureuse de Swann qui est épris d'Odette, une "cocotte" qui le rendra fou de jalousie. Finalement, la troisième partie retourne dans les souvenirs d'enfance du narrateur, qui nous décrit le moment où il rencontre Gilberte, la fille de Swann dont il tombe amoureux, faisant écho à l'amour de Swann pour Odette, les parents de Gilberte. 

"Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de "vitesses" différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu'on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant." (p.383)

Proust nous offre une réflexion sur les souvenirs, sur l'illusion de la mémoire, bref une introspection sur ce "temps perdu"qu'est notre passé plus ou moins lontain. C'est ce qui en fait une lecture intemporelle. C'est également une fresque historique, puisque Proust y dresse un portrait fidèle de la vie sociale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, chez l'aristocratie et la bourgeoisie française, qui fréquentent les salons en écoutant du Wagner. Quoique profondément ancrée dans cette période du tournant du siècle, l'oeuvre de Proust peut paraître moderne, notamment pour le regard qu'il pose sur la sexualité et l'homosexualité. 

En ce qui a trait à la lecture, c'est sans aucun doute un exercice qui demande de la concentration, voire même des efforts de la part du lecteur. Les phrases longues et les paragraphes s'étendant sur plusieurs pages requièrent toute notre attention et permettent très peu de pauses. Il s'agit somme toute de romans que l'on peut difficilement ignorer lorsque l'on s'intéresse un tant soit peu à la littérature.



On compte de nombreuses éditions. La citation est tirée de: Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Folio, 1995, 527 pages. 

dimanche 20 octobre 2013

Je vais mieux

Un roman de David Foenkinos

Un jour je me suis réveillé avec une inexplicable douleur dans le dos. 
Je pensais que cela passerait, mais non. 
J'ai tout essayé... 
J'ai été tour à tour inquiet, désespéré, tenté par le paranormal. 
Ma vie a commencé à partir dans tous les sens. 
J'ai eu des problèmes au travail, dans mon couple, avec mes parents, avec mes enfants. 
Je ne savais plus que faire pour aller mieux... 
Et puis, j'ai fini par comprendre. 




Qu'on se le dise, l'histoire d'un gars qui a mal au dos, ce n'est pas super attirant. Mais c'est vraiment le propre de Foenkinos d'écrire sur des gens assez ordinaires qui vivent des situations plus ou moins ordinaires. On l'a vu dans Le potentiel érotique de ma femme et encore dans La délicatesse. Mais pourtant, on le lit et on y prend goût. Il faut dire que David Foenkinos a le pouvoir d'écrire de façon délicate, avec une pointe d'humour et surtout d'accrocher le lecteur, même si en fait on lit des histoires plus banales que notre propre vie...


"C'était comme si j'avais toujours su que j'allais finir au sous-sol du monde. Certains ont la certitude de leur réussite, ils débordent d'ambition en sachant que ça payera un jour. Moi, il me semblait que j'avais vécu ma vie avec le sentiment que dans mon corps croupissait le compte à rebours de l'échec. J'avais vécu avec la certitude inconsciente du précipice." (p.44)


Ainsi, Je vais mieux c'est l'histoire d'un homme, un peu "plate" qui se retrouve tout à coup aux prises avec un énorme mal de dos, qui ne cesse de croître. Pourtant, les spécialistes lui assurent qu'il n'a rien. On se doute bien que le pauvre homme psychosomatise à fond, et qu'il devra régler des trucs dans sa vie afin de guérir. C'est sans compter le fait que son existence, très tranquille et ordinaire, s'écroule soudainement. On assiste alors à la dégringolade de sa vie, puis à sa remontée chaotique sur la route de la guérison et de la compréhension de soi. 

C'est intelligent, ça se lit bien et le texte est rempli de ces petites phrases qu'on aurait voulu écrire; "C'est ridicule de visiter une ville, aussi belle fût-elle, quand on est amoureux". (D'ailleurs, ça me fait penser à du Alexandre Jardin). La lecture de Je vais mieux m'a fait sourire, et l'auteur a réussi à me charmer encore une fois. À lire, pour le plaisir !

David Foenkinos, Je vais mieux, Gallimard, 2013, 330 pages. 

jeudi 10 octobre 2013

Les perroquets de la place d'Arezzo

Un roman de Eric-Emmanuel Schmitt

"Ce mot simplement pour te signaler que je t'aime. Signé: tu sais qui."
Cette lettre anonyme trouble l'existence des riverains de la place d'Arezzo. Dans ce quartier élégant de Bruxelles, quel original, quel pervers, quel corbeau déguisé en colombe s'acharne à violer leur intimité? Le message entraîne autant de promesses et d'attentes que de déceptions et de catastrophes, chacun l'interprétant à sa façon. 
Menée par Eric-Emmanuel Schmitt, cette ronde effrénée devient l'encyclopédie des désirs, des sentiments et des plaisirs, le roman des comportements amoureux de notre temps. 

Je viens de terminer Les perroquets de la place d'Arezzo, un autre roman incontournable de la rentrée littéraire 2013. Avec ce roman chorale, j’ose dire que Eric-Emmanuel Schmitt ne fait aucun faux pas.
(Note: j’ai longtemps cru que l’adjectif choral — comme dans film choral ou roman choral — faisait référence aux chorales. Donc quand j’entendais «film choral», je pensais immédiatement au film Les choristes. En réalité, on parle plutôt d’une histoire avec plusieurs personnages principaux, dont les destins s’entrecroisent, comme le sympathique film de Woody Allen To Rome with love.)

Chacun des protagonistes reçoit une lettre d’amour anonyme. Réflexe naturel; chacun choisi, à sa convenance, qui en est l’auteur, ce qui provoque de grandes joies ou de petites déceptions, voire même des catastrophes. Bien que Schmitt ait choisi de développer la thématique de la sexualité, du désir et de l’amour, on est loin de Fifty shades of Grey. En effet, l’auteur s’intéresse davantage aux mécanismes unissant les gens entre eux de même qu’au regard que l’on porte sur notre propre sexualité. Afin d’illustrer cette réflexion, Eric-Emmanuel Schmitt mettra en scène des accros du sexe, des homosexuels affirmés et d’autres qui le sont un peu moins, des solitaires et des ultrapopulaires, des cocus, des jeunes et des vieux, cette diversité des personnages lui permettant de couvrir largement le spectre social. Il parvient habilement à soutenir une quinzaine d’histoires en simultanée de façon à ce que le lecteur accorde autant d’importance et d’intérêt à chacune d’entre elles.

«Je ne suis pas si sûr d’être isolé, tu sais. Que sont les grandes amitiés, sinon des relations asexuées ? Qu’est l’amour paternel, maternel ou filial, sinon une relation asexuée ? Les seules amours qui existent et qui marchent sont les amours sans sexe. Chacun, sans trop se forcer, parvient à être un fils, un frère, un ami, un père. Rarement tout à la fois. En revanche, le monde s’obstine avec l’amour libidineux, même si ça part en eau de boudin. Je vais te glisser une confidence: la femme que je préfère dans ma vie est celle avec qui je n’ai jamais eu et avec qui je n’aurai jamais de relations sexuelles.» (p.564)

J’aime bien Éric-Emmanuel Schmitt. Il peut être profond (La part de l’autre) ou plus léger (Odette Toutlemonde et autres histoires) mais à chaque fois il a réussi à capter mon attention et à me faire vivre des émotions, ce qu’il a encore réussi à faire avec son dernier roman. À lire! 

Eric-Emmanuel Schmitt, Les perroquets de la place d’Arezzo. Albin Michel, 2013, 730 pages. 

dimanche 29 septembre 2013

Les déferlantes

Un roman de Claudie Gallay

La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire. 
Les cent premières pages du roman Les déferlantes ne m’ont pas plu, au point où j'avais envie d'abandonner. Mais j’ai choisi de poursuivre, il y avait quand même un petit quelque chose qui retenait mon attention. Un peu comme lorsque l'on emménage dans une nouvelle contrée, et qu'après avoir sommairement découvert l'endroit et ses habitants rien ne semble nous plaire. Puis, peu à peu, on prend nos aises, on développe des habitudes, et finalement, on s’attache, et on ne peut plus repartir. On ne veut plus refermer le livre. C’est ce qui m’est arrivé avec cette histoire. C’est aussi ce que vit la narratrice du roman, qui débarque à La Hague pour fuire sa vie d’avant, et qui s’enracine dans ce petit village portuaire de Normandie. 

«Il suffit d’une rencontre». Cette phrase, prononcé à la toute fin du roman le résume à merveille. Il aura suffit d’une rencontre pour changer l’existence de chacun des personnages de cette longue histoire. La curiosité de la narratrice, qui connaît peu le passé des gens qu'elle côtoie, permettra à des histoires enfouies depuis des années de refaire soudainement surface. 

Fait particulier, la narratrice s’adresse parfois à un ancien amoureux, ce qui au début m’embêtait. Puis,  j’ai fini par comprendre, et par être touché par cette relation qui l’a retient, qui l’empêche de s’abandonner. 

«Tu m’avais dit, Oublie-moi. Tu m’avais fait jurer ça, d’aimer à nouveau. Ma bouche, à l’intérieur de la tienne, Il va falloir oublier, tu as dit cela, oublier ou m’oublier je ne sais plus, sans détacher tes lèvres des miennes, tu as déversé ça en moi, Il va falloir que tu vives sans moi, jure-le-moi... 
J’ai juré.Les doigts en croix. Dans ton dos. Tu étais encore debout. Tellement grand. J’ai posé ma main sur ton épaule. Comment je peux aimer après toi ?»(p.340)

La mer aussi prend une grande place dans le récit. Elle est presque un personnage à part entière. On la sens à chaque page, on reconnaît sa marque, sa puissance dans la passion des uns et la tristesse des autres, ou dans les ravages que laisse le sel sur le mur des maisons. «Le ciel et la mer étaient du même gris, un peu brun, c’était le vent, il soufflait d’est, ça soulevait la vase. Les bruyères se fanaient déjà sur la colline.» (p.507)

La force du roman Les déferlantes  repose sur l'écriture de Claudie Gallay. Une écriture différente, que l'on doit d'abord apprivoiser, mais qui dégage un réalisme bouleversant. L’auteure accorde aussi une grande importance au sens, au toucher, à l’odorat, ce qui encore une fois accentue le réalisme de l'histoire: «J’ai entendu gueuler un oiseau dans un arbre derrière moi. La présence des ânes au loin. J’ai marché dans leurs traces. Mes semelles dans la boue. La marques des sabots. Des odeurs encore, indéfinissables.» (p.401) Finalement, le récit regorge de  personnages qui semblent d'abord difficiles d’approche mais qui se révèlent être d’une grande richesse. 

Je suis contente de ne pas avoir abandonné ma lecture, car je serais passé à côté d’un grand roman. 



Claudie Gallay, Les déferlantes, Rouergue, 2008. 
Aussi paru en format poche chez Acte Sud (2012) et chez J'ai lu (2010).

samedi 7 septembre 2013

Les adieux à la Reine

Un roman de Chantal Thomas

Nous sommes à Vienne, en 1810, dans une ville humiliée et ruinée par la victoire de Napoléon. Une femme, Agathe-Sidonie Laborde, ancienne lectrice de Marie-Antoinette, se souvient de Versailles et, plus précisément (parce que c'est pour elle une hantise), des 14, 15 et 16 juillet 1789, jours d'effondrement durant lesquels, Louis XVI ayant cédé sur tout, les intimes de la famille royale et une grande partie de la Cour se dispersent. Agathe elle-même s'est enfuie alors, dans la nuit du 16, avec la famille Polignac. 
À travers une reconstitution minutieuse et fébrile de ses dernières heures à Versailles, Agathe découvre la force de sa fascination pour la Reine et la beauté émouvante et singulière du monde qu'elle s'était créé. Un monde placé sous le signe du luxe et de l'élégance, de l'obsession du détail, du goût des espaces protégés, un univers brillant de toutes les apparences du bonheur, sauf que le désir comme l'amour n'y avaient pas de voix pour se dire. Mais est-ce le drame de la Reine ou celui de sa lectrice ?

J'avais beaucoup d'attentes pour ce roman de Chantal Thomas. Il faut dire que tout comme Chantal Thomas, j'ai moi-même étudié le XVIIIe siècle, et j'adore Marie-Antoinette. Non seulement j'avais hâte de le lire, mais je le regardais dans ma bibliothèque en attendant le moment parfait pour m'y lancer. 

Ce moment est finalement venu et... j'ai été déçu dès les premières pages ! Peut-être est-ce justement parce que j'avais trop d'attentes, mais j'ai trouvé le récit froid et impersonnel. L'auteur n'est pas parvenu à me faire ressentir la fébrilité du moment, ni la force de la Reine, ni même le désir et l'amour tel que la quatrième de couverture l'annonçait. 

En outre, le rythme m'a paru saccadé, l'alternance entre le présent, le passé, les souvenirs et même la projection dans l'avenir créée selon moi une confusion bien inutile. Sans oublier que le regard de la lectrice de la Reine était sans doute moins intéressant que ce que j'aurais cru. 
"Je connaissais à la Reine deux démarches: celle, officielle, un peu lente, réfléchi, et qui la grandissait; celle, intime, très vive, mais avec des rondeurs et un léger balancement des hanches qui donnait envie de chanter. Je ne lui connaissais pas cette démarche lourde, un tassement des épaules, et une hésitation, une espèce d'hébétude qui lui entravait le mouvement. La démarche du malheur. De la découverte qu'il y avait un degré supplémentaire du malheur." (p.195)
Finalement, j'ai trouvé que l'auteure - une spécialiste de l'époque, comme je l'ai déjà mentionné - forçait parfois la note en créant des situations qui semblaient être là seulement pour pouvoir y intégrer des connaissances de façon peu subtile. Peut-être est-ce parce qu'il s'agit d'un sujet que je connais bien, mais j'aurais préféré que le récit se concentre sur l'histoire plutôt que sur les détails de l'Histoire justement.  

Bref, je suis déçue, je n'ai rien ressenti en lisant Les adieux à la Reine, et j'ai dû me forcer pour le terminer. Dommage !


Chantal Thomas, Les adieux à la Reine, Seuil, 2002, 245 pages. 

mardi 13 août 2013

Bonjour tristesse


Un roman de Françoise Sagan. 

La villa est magnifique, l'été brûlant, la Méditerranée toute proche. Cécile a dix-sept ans. Elle ne connaît de l'amour que des baisers, des rendez-vous, des lassitudes. Pas pour longtemps. Son père, veuf, est un adepte joyeux des liaisons passagères et sans importance. Ils s'amusent, ils n'ont besoin de personne, ils sont heureux. La visite d'une femme de coeur, intelligente et calme, vient troubler ce délicieux désordre. Comment écarter la menace? Dans la pinède embrasée, un jeu cruel se prépare. C'était l'été 1954. On entendait pour la première fois la voix sèche et rapide d'un « charmant petit monstre » qui allait faire scandale. La deuxième moitié du XXe siècle commençait. Elle serait à l'image de cette adolescente déchirée entre le remords et le culte du plaisir.

Bonjour tristesse est le premier — et probablement le plus grand — roman de Françoise Sagan. 

C’est en 1953, du haut de ses 18 ans, que Sagan amorce la rédaction de cette oeuvre qui la propulsera dans le milieu de la littérature française. Les Français l’ont d’ailleurs placé à la 41e place du top 50 des plus grands livres du 20e siècle (ICI)

Étonnamment moderne, le texte de Sagan nous transporte dans la vie d’une adolescente de 17 ans pour qui le plaisir est tout ce qui compte. Sentant ce plaisir menacé, Cécile sera déchirée entre le désir d’être prise en main et celui de rester dans son univers où la liberté est effervescente. 

Comment ne pas se laisser emporter par un roman débutant d’une si belle façon : 

«Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres.» (p.1)


J’ai vraiment aimé cette lecture. L’écriture de Sagan est réaliste sans être froide, touchante sans être racoleuse. 

À lire! 

Françoise Sagan, Bonjour tristesse, Julliard, 1954. 
Plusieurs éditions de poche ont également été publiées,  notamment chez Pocket, 2009

dimanche 11 août 2013

Un homme à distance

un roman de Katherine Pancol

"Ceci est l'histoire de Kay Bartholdi. Un jour Kay est entrée dans mon restaurant. elle a posé une grosse liasse de lettres sur la table. Elle m'a dit : tu en fais ce que tu veux, je ne veux plus les garder." Ainsi commence ce roman par lettres comme on en écrivait au XVIIIe siècle. Il raconte la liaison épistolaire de Kay Bartholdi libraire à Fécamp, et d'un inconnu qui lui écrit pour commander des livres.


Ce roman de Katherine Pancol a été publié en 2002. C'est une histoire épistolaire, présentant la relation entre une libraire et son client. Ce qui m'a beaucoup fait penser à 84 Charing Cross Road. C'est aussi une bonne lecture pour qui a aimé Quand souffle le vent du nord ou encore Le cercle littéraires des amateurs d'épluchures de patates. Ces romans épistolaires ont d'ailleurs tous l'avantage de se lire très rapidement !

Ainsi Pancol, que j'avais connu avec sa trilogie débutant par Les yeux jaunes des crocodiles nous offre ici un roman beaucoup plus intimiste. On y découvre aussi son amour de la littérature, puisque par la bouche des ses personnages, elle nous parle de livres et d'auteurs, de Madame de Lafayette jusqu'à Stefan Zweig. Et on fini par se reconnaître un peu dans l'affection presque charnel que porte Kay aux romans... 

"J'ai dévoré le livre. Jonathan... Le soleil montait par-dessus les toits en ardoise du village, les tables se vidaient puis se remplissaient autour de moi, les clients venaient faire leur tiercé, les vieux habitués, le coude fondu dans le bar, tout congestionnées, additionnaient les verres, les enfants couraient autour des tables, les femmes tendaient leur visage au soleil en clignant de l'oeil, les hommes s'épongeaient le front et je lisais. Je lisais. Je lisais. Je lisais. " (p.102)

L'histoire est touchante. Une libraire, une femme blessée par l'amour, s'est réfugiée dans une petite ville normande après un échec amoureux. L'homme, un auteur de guide touristique, lui commande des livres. Ensemble ils discuteront de littérature, puis, peu à peu, échangeront des confidences.

Un homme à distance est à découvrir si on aime le genre et surtout si on aime les livres qui parlent de livres !

Katherine Pancol, Un homme à distance, Le livre de poche, 2002. 
Helen Hanff, 84 Charing cross road, Le livre de poche. 
Daniel Glattauer, Quand souffle le vent du nord, Le livre de poche, 2011. 
Mary Ann Schaffer, Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates, Nil, 2009. 
Katherine Pancol, Les yeux jaunes des crocodiles, Le livre de poche, 2007. 

dimanche 4 août 2013

Le Premier Amour


Un roman de Véronique Olmi

Une femme prépare un dîner aux chandelles pour fêter son anniversaire de mariage. Elle descend dans sa cave pour y chercher une bouteille de vin, qu’elle trouve enveloppée dans un papier journal dont elle lit distraitement les petites annonces. Soudain, sa vie bascule: elle remonte les escaliers, éteint le four, prend sa voiture, quitte tout. En chacun d’entre nous repose peut-être, tapie sous l’apparente quiétude quotidienne, la possibilité d’être un jour requis par son premier amour. 

C’est un hasard si j’ai lu ce livre-ci tout de suite après celui de Julian Barnes. Mais le roman de Véronique Olmi se lit très bien en prolongement de Une fille, qui danse. Tandis que chez Julian Barnes le premier amour repousse avec amertume le personnage principal, chez Olmi, le premier amour rattrape Emilie, la narratrice, et lui fait tout abandonner sur un coup de tête. 

J’ai beaucoup aimé l’écriture de cette auteure française que je lisais ici pour la première fois. Elle sait choisir les mots pour créer des phrases tout en images et en sensations. Tout y est réfléchi et chaque élément s’insère dans une logique qui se justifie de page en page. 

«Après Lyon, j’ai roulé lentement, le bras à la fenêtre, dans la campagne floue de ce jour de juin (...) Quelque chose venait de cette terre qui m’était connue et qui m’appartenait, un peu comme un foulard pris dans les branches, que l’on ne parvient pas à atteindre et qui se balance au vent, un signe de nous-mêmes, personnel et perdu.» p. 58

J’ai aussi aimé son rapport à l’espace et au temps, où les souvenirs deviennent beaucoup plus nostalgiques et rêveurs que chez Barnes. 

Et que dire de cet extrait où une mère énumère tout ce qu’elle voudrait dire à ses filles sans jamais oser leur dire: 

«Je voudrais parler à mes filles, Zoé et Pauline, et  Jeanne aussi, qui vit à Londres. Je voudrais les tenir dans mes bras et qu’elles comprennent que j’ai le savoir d’elles-mêmes et que les hommes qui les aiment mal sont des passants à éviter. Je voudrais leur dire qu’elles ont droit au meilleur, elles méritent ce qui coupe le souffle, ce qui est une folie. Je voudrais leur dire qu’elles sont la plus belle part dieux, la promesse des hommes, et qu’elles croient les mots des mères qui élisent leurs enfants comme d’exceptionnels prodiges.» p.82 

Bien sûr, mon côté pragmatique me fait douter du réalisme de cette histoire. Vraiment, tout quitter pour courir vers le coup de foudre que l’on a eu à 15 ans, qui a duré le temps d’un été ? Peut-être que je ne suis pas assez fleur bleue... Mais bon, ça fait une belle histoire, alors pourquoi pas ! 

Véronique Olmi, Le Premier Amour, Grasset, 2010, 299 pages. 
aussi chez Le livre de poche, 2011.