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dimanche 24 novembre 2013

La solitude des nombres premiers

Un roman de Paolo Giordano

Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes; soupçonneux et solitaires, certains possèdent cependant un jumeau dont ils ne sont séparés que par un nombre pair. Mattia, jeune surdoué, passionné de mathématiques, en est persuadé: il compte parmi ces nombres, et Alice, dont il fait la connaissance au lycée, ne peut être que sa jumelle. Même passé douloureux, même solitude à la fois voulue et subie, même difficulté à réduire la distance qui les isole des autres. De l'adolescence à l'âge adulte, leurs existences ne cesseront de se croiser, de s'effleurer et de s'éloigner dans l'effort d'effacer les obstacles qui les séparent. Paolo Giordano scrute avec une troublante précision les sentiments de ses personnages qui peinent à grandir et à trouver leur place dans la vie. Ces adolescents à la fois violents et fragiles, durs et tendres, brillants et désespérés continueront longtemps à nous habiter. 

Le premier roman de l'auteur italien Paolo Giordano, La solitude des nombres premiersparu en 2008 (sorti en 2009 en France) a reçu  un excellent accueil de la part des critiques comme des lecteurs. Son dernier roman paru chez Seuil en août 2013 fait également parler de lui.

La solitude des nombres premiers est un roman sur l'amour et l'amitié, mais aussi, et surtout, sur la solitude. Mattia et Alice, les adolescents que Giordano y dépeint sont deux nombres premiers, deux jeunes différents - voire bizarres - et qui s'unissent et se soutiennent, sans tout à fait se comprendre.  Leur solitude est à la fois voulue et imposée, à cause de leurs différences, bien sûr, parce qu'on peut très bien être seul, même - et surtout - au milieu d'une foule.

Leur rencontre à l'adolescence leur permet de se reconnaître enfin dans les drames d'un autre, d'unir leur souffrance. Mais malgré leurs tentatives visant à s'intégrer ils échoueront tous deux, et la solitude, parfois si confortable, l'emportera finalement sur l'envie de normalité. Ce qui en fait une histoire de non-dits, de choix trop peu assumés, de vies gâchées et d'amour impossible. 
"Le fait que chacun de ses actes dût toujours lui sembler irrémédiable, définitif, l'insupportait. Elle appelait cela le poids des conséquences et elle était persuadée que son père en était responsable, qu'un morceau encombrant de sa personne s'était incarné au fil des ans dans son cerveau à elle. Elle désirait avidement la désinvolture des filles de son âge, leur sentiment vain d'immortalité. Elle désirait toute la légèreté de ses quinze ans, mais elle distinguait dans cette quête la fureur avec laquelle le temps qu'elle avait à sa disposition s'enfuyait. Le poids des conséquences se faisait donc insupportable, et ses pensées tournoyaient de plus en plus vite, en cercles de plus en plus petits." p.89
Un court roman qui se lit rapidement, qui est beau, différent et touchant. À lire !

Voici la bande-annonce de l'adaptation cinématographique: 



Paolo Giordani, La solitude des nombres premiers, Seuil, 2009, 329 pages.

samedi 16 novembre 2013

La cuisinière d'Himmler

Un roman de Franz-Olivier Giesbert

Ceci est l'épopée drolatique d'une cuisinière qui n'a jamais eu peur de rien. PErsonnage loufoque et truculent, Rose a survécu aux abjections de cet affreux XXe siècle qu'elle a traversé sans rien perdre de sa sensualité ni de sa joie de vivre. Entre deux amours, elle a tout subi: le génocide arménien, les horreurs du nazisme, les délires du maoïsme. Mais, chaque fois, elle a ressuscité pour repartir de l'avant. Grinçant et picaresque, ce livre raconte les aventures extraordinaires d'une centenaire scandaleuse qui a un credo: "si l'Enfer, c'est l'Histoire, le Paradis, c'est la vie."

je ne connaissais pas l'auteur de La cuisinière d'Himmler, qui a pourtant rédigé d'autres romans avant celui-ci, mais cette lecture m'a donné envie de découvrir ses autres écrits. Giesbert nous présente ici les mémoires de Rose, une centenaire qui a mordu dans la vie, née en Arménie au début du XXe siècle (le siècle des assassins comme elle l'appelle si bien). 

La vie de ce personnage semble incroyable, mais chacun des événements que l'auteur décrit fait partie de l'Histoire. À sa façon Franz-Olivier Giesbert utilise l'épopée de Rose comme prétexte pour raconter toutes les horreurs du XXe siècle, mais surtout afin de présenter la fureur de vivre que peuvent avoir certaines personnes, ainsi que cette force de résilience qui est si remarquable. Après avoir goûté au génocide arménien, à la Première puis à la Deuxième Guerre mondiale, après avoir rencontré les dirigeants du nazisme et du maoïsme, tout en voyant mourir ses proches les uns après les autres, Rose, à 105 ans a conservé sa bonne humeur. Je suis d'ailleurs un peu triste quand je pense qu'elle n'est qu'un personnage de fiction et que c'est impossible pour moi d'aller manger une parmesane dans son petit restaurant de Marseille. 


"Le jour de ma naissance, les trois personnages qui allaient ravager l'humanité étaient déjà de ce monde: Hitler avait dix-huit ans, Staline, vingt-huit et Mao, treize. J'étais tombé dans le mauvais siècle, le leur. Tomber est le mot. L'un des chats de la maison était monté dans le cerisier et n'arrivait plus à descendre.  [...] Peu avant le coucher du soleil, lorsqu'elle eut compris que mon père ne rentrerait pas, maman décida d'aller le libérer. Après avoir grimpé sur l'arbre en étirant son bras pour attraper le chat, ma mère ressentit, selon la légende familiale, sa première contraction. Elle prit la bête par la peau du cou, la relâcha quelques branches  plus bas et, saisie d'un pressentiment, s'allongea subitement dans le creux du cerisier, à l'intersection des branches. C'est ainsi que je vins au monde: en dégringolant." (p.28)

 En plus d'être très bien écrit et d'offrir une relecture des événements historiques pourtant maintes fois décrits, La cuisinière d'Himmler célèbre la vie, puisque, comme le proclame l'héroïne du roman: "On meurt de n'avoir pas vécu et sinon, on meurt quand même." (p.348) La lecture de cette oeuvre de fiction m'a fait penser à ma grand-mère, et à toutes les autres personnes âgées qui, derrière leur sourire, cachent leur lot de drame. À lire !

Franz-Olivier Giesbert, La cuisinière d'Himmler, Gallimard, 2013.

vendredi 8 novembre 2013

Au bon roman

Un roman de Laurence Cossé

Qui, parmi les passionnés de roman, n'a rêvé un jour que s'ouvre la librairie idéale ? Non pas ce qu'on appelle une bonne librairie, où l'on retrouve de bons romans, mais une librairie vouée au roman où ne sont proposés que des chefs-d'oeuvre ? En se lançant dans l'aventure, Ivan et Francesca se doutaient bien que l'affaire ne serait pas simple. Comment, sur quels critères, allaient-ils faire le choix des livres retenus ? Parviendraient-ils un jour à l'équilibre financier ? Mais ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'était le succès. 

Un livre qui parle de livres, c'est toujours passionnant. D'ailleurs, dans Au bon roman, on a vraiment affaire à des passionnés. Ivan, un libraire désabusé rencontre par hasard Francesca, une riche héritière. Tous deux ont la passion du roman, de l'excellent roman même. Avec les connaissances d'Ivan et le capital de Francesca, ils se lancent dans la folle aventure d'ouvrir une librairie où les livres seraient minutieusement choisis par un comité secret, afin d'offrir aux lecteurs une sélection frôlant la perfection. Au-délà du succès qui les surprend, c'est davantage les attaques sournoises de la concurrence qui les déstabiliseront. 

Le livre débute sur une série de crimes posés à l'encontre d'inconnus. On comprend après quelques pages que ce sont les membres du comité de lecture de la librairie qui sont visés par ces tentatives d'assassinats. Le récit qui compose l'essentiel du roman est donc le témoignage que déposent Ivan et Francesca, les fondateurs de la librairie, à un inspecteur de police. Cette enquête et ces crimes donnent une saveur de polar au roman sans toutefois en faire un roman policier. L'histoire de la création de la librairie, que l'on voudrait réelle, est tout aussi passionnante que l'intrigue en soi. L'histoire nous ouvre d'ailleurs à une réflexion sur le milieu du livre et de l'édition, mais aussi sur l'opinion publique et le choix des lecteurs (qui est ici présentée comme une invention modelée par la critique). 


" Je veux parler de la façon qu'ont maintenant les auteurs de vivre en rivalité, jusqu'à écrire, me dit-on, avec l'idée d'écraser des rivaux. Les prix littéraires ont une grosse responsabilité à cet égard. Écrire pour l'emporter sur les autres: quelle pauvre ambition. L'ordre de la création culturelle a ceci de beau et de singulier qu'il offre de la place à tout le monde. Et on s'emploie à le borner ! On en fait un marché couvert, où quelques best-sellers occupent tout l'espace. On : les éditeurs industriels, les journalistes moutonniers, les grossistes de la culture. Ah, j'aime mieux le monde des amateurs (...)." (p.169)

Petit bémol peut-être; le narrateur n'est pas extérieur, mais son identité n'est révélée qu'à la toute fin du roman. Ça m'a un peu déstabilisée, je me demandais tout au long du roman si j'avais manqué les présentations. Il est d'abord omniscient, et plus la lecture avance, plus il prend de la place pour devenir finalement un personnage à part entière, qui interagit avec les autres. En outre, il ne faut pas compter sur ce roman afin d'établir une liste de lecture ou pour flatter nos connaissances littéraires ! Très peu de titres y sont nommés, et quand ça arrive, il s'agit de romans peu connus ( du moins, qui m'étaient inconnus).

Cette lecture tombait vraiment juste, en cadrant parfaitement avec mon état d'esprit. Pour s'y plaire, je crois toutefois qu'il faut être intéressé par le milieu du livre. C'est donc un roman à lire si on est un amoureux des bons romans, aimant flâner des heures dans une librairie ! 

Laurence Cossé, Au bon roman, Gallimard, 2009, 497 pages.

La pendue de Londres

Un roman de Didier Decoin 


Allemagne, 1945. L'exécuteur en chef du Royaume Britannique, envoyé en mission pend la gardienne de camps nazis Irma Grese. Même s'il éprouve un réel dégoût à exécuter des femmes, surtout si elles sont jeunes et jolies, le bourreau fait son devoir: c'est un as dans l'art de la longueur des cordes, un expert dans le minutage de la mise à mort. Pourtant, le reste du temps, c'est un homme comme un autre, époux modèle, bon citoyen de Londres, immédiat après-guerre. 
Ruth Ellis ressemble à Betty Boop, enjouée et désirable, elle plaît aux hommes, et sans doute les choisit-elle fort mal. Mais derrière son sourire et sa bouche trop maquillée que cache-t-elle ? Dans le Londres charbonneux de l'après Blitz, d'entraîneuse, Ruth devient prostituée. Un jour, malheureuse, jalousée, violentée, mais toujours belle, et mère de famille, elle tue son amant, à bout portant. La voici condamnée à la pendaison.  Bourreau fais ton oeuvre ! Et si le bourreau avait une âme ? Et s'il répugnait soudain à supprimer une innocente aux boucles blondes ? Dans ce roman envoûtant, reconstitution en cinémascope d'un Londres luisant de "fog" et de pluie, théâtre de vices cachés dans une société bien-pensante, Didier Decoin alterne le chant du bourreau et de la victime. Saisissant. 

Le roman La pendue de Londres fait parti des parutions de la rentrée littéraire 2013. Didier Decoin, récipiendaire du prix Goncourt en 1977 pour John L'enfer, nous présente ici son vingt-cinquième roman. Pour ce récit, l'auteur s'est inspiré d'un fait divers de son enfance - la pendaison de Ruth Ellis à Londres dans les années 1950. 

L'histoire se développe donc autour de Ruth Ellis, qui sera en fait la dernière femme condamnée à mort en Angleterre et de son exécuteur, Albert Pierrepoint, le plus efficace de Grande-Bretagne. Ce croisement des deux histoires est une façon très intéressante de présenter les faits, ce que Decoin réalise dans une absence de jugement très appréciée. Bien que cette lecture entraîne une réflexion sur la peine de mort - qui a encore court dans certains pays rappelons-le - l'auteur s'appuie sur des périodiques de l'époque ainsi que  les autobiographies du fils de Ruth et du bourreau pour étoffer son récit de façon objective. 

Ruth Ellis semblait condamnée au malheur; abusée par son père dans son enfance, abandonnée par son premier fiancé alors qu'elle attend son enfant, battu par ses amants, elle se retrouve, un peu malgré elle, dans le milieu de la prostitution, avec, toujours, l'espoir de s'en sortir. De son côté, le bourreau nous explique ce qui l'a amené à être exécuteur en chef à temps partiel, boulot qu'il tente d'ailleurs de cacher à son épouse, jusqu'au jour où l'exécution d'une centaine de nazis le rend célèbre. Il nous explique d'ailleurs les dessous du métier de façon détachée mais avec beaucoup de précision, un aspect qui saura plaire à ceux qui ont aimé lire Folco. 

L'histoire démontre qu'on peut difficilement échapper à son destin. Pour Ruth Ellis, malgré les protestations des Britanniques qui la savaient innocente, ce fut d'être exécutée. Pour Pierrepoint, ce fut de procéder à la mise à mort de cette jeune femme, belle et innocente, lui qui avait pourtant souhaité ne plus exécuter de femmes. Un roman intéressant pour les faits qu'il présente et touchant pour l'émotion qu'il dégage. À lire !

Didier Decoin, La pendue de Londres, Grasset, 2013.  





lundi 21 octobre 2013

Persepolis

Une bande dessinée de Marjane Satrapi

Je prends carrément goût aux bandes dessinées ! Cette fois-ci, j'ai lu Persepolis,  qui nous entraîne dans le récit auto-biographique de l'auteure, illustrant sa jeunesse en Iran lors de la révolution islamique puis de la guerre Iran-Irak. 

C'est avec des dessins sobres en noir et blanc accompagnant d'assez longs textes que Marjane Satrapi nous fait découvrir une partie de l'histoire de cette nation qui, soyons francs, nous est méconnue. J'ai lu le recueil regroupant les quatre tomes, chacun divisé en dix courts chapitres, parus entre 2000 et 2003.

La narratrice, Marjane, débute son récit alors qu'elle a à peine dix ans. Enfant unique, elle grandit au coeur d'une famille aisée, avec des idées plutôt de gauche. Nous la voyons faire face à la répression grandissante, à l'imposition du voile, puis à la guerre, et à l'exil. Cette lecture ne constitue certes pas un cours d'histoire de la Perse, mais pourra susciter l'intérêt et permettre de réfléchir aux notions d'intégrité, de persécution et d'identité. 

Considéré comme un réel succès tant chez les critiques que pour les lecteurs (un peu moins du côté islamiste toutefois), Persepolis a été porté à l'écran en 2007, par l'auteure, dans un long métrage d'animation présenté à Cannes. Le film a également été nommé aux Oscar en 2008. En voici la bande-annonce: 


En cette période où juger l'autre semble être à la mode, cette lecture m'apparaît tout désigné !

Marjane Satrapi, Persepolis, L'association, 2007.

dimanche 20 octobre 2013

Je vais mieux

Un roman de David Foenkinos

Un jour je me suis réveillé avec une inexplicable douleur dans le dos. 
Je pensais que cela passerait, mais non. 
J'ai tout essayé... 
J'ai été tour à tour inquiet, désespéré, tenté par le paranormal. 
Ma vie a commencé à partir dans tous les sens. 
J'ai eu des problèmes au travail, dans mon couple, avec mes parents, avec mes enfants. 
Je ne savais plus que faire pour aller mieux... 
Et puis, j'ai fini par comprendre. 




Qu'on se le dise, l'histoire d'un gars qui a mal au dos, ce n'est pas super attirant. Mais c'est vraiment le propre de Foenkinos d'écrire sur des gens assez ordinaires qui vivent des situations plus ou moins ordinaires. On l'a vu dans Le potentiel érotique de ma femme et encore dans La délicatesse. Mais pourtant, on le lit et on y prend goût. Il faut dire que David Foenkinos a le pouvoir d'écrire de façon délicate, avec une pointe d'humour et surtout d'accrocher le lecteur, même si en fait on lit des histoires plus banales que notre propre vie...


"C'était comme si j'avais toujours su que j'allais finir au sous-sol du monde. Certains ont la certitude de leur réussite, ils débordent d'ambition en sachant que ça payera un jour. Moi, il me semblait que j'avais vécu ma vie avec le sentiment que dans mon corps croupissait le compte à rebours de l'échec. J'avais vécu avec la certitude inconsciente du précipice." (p.44)


Ainsi, Je vais mieux c'est l'histoire d'un homme, un peu "plate" qui se retrouve tout à coup aux prises avec un énorme mal de dos, qui ne cesse de croître. Pourtant, les spécialistes lui assurent qu'il n'a rien. On se doute bien que le pauvre homme psychosomatise à fond, et qu'il devra régler des trucs dans sa vie afin de guérir. C'est sans compter le fait que son existence, très tranquille et ordinaire, s'écroule soudainement. On assiste alors à la dégringolade de sa vie, puis à sa remontée chaotique sur la route de la guérison et de la compréhension de soi. 

C'est intelligent, ça se lit bien et le texte est rempli de ces petites phrases qu'on aurait voulu écrire; "C'est ridicule de visiter une ville, aussi belle fût-elle, quand on est amoureux". (D'ailleurs, ça me fait penser à du Alexandre Jardin). La lecture de Je vais mieux m'a fait sourire, et l'auteur a réussi à me charmer encore une fois. À lire, pour le plaisir !

David Foenkinos, Je vais mieux, Gallimard, 2013, 330 pages. 

samedi 19 octobre 2013

Yellow birds

Un roman de Kevin Powers

Bartle, 21 ans, est soldat en Irak, à Al Tafar. Depuis l'entraînement, lui et Murph, 18 ans, sont inséparables. Bartle a fait la promesse de le ramener vivant au pays. Une promesse qu'il ne pourra pas tenir... Mrurphy mourra sous ses yeux et hantera ses rêves de soldat et, plus tard, de vétéran. 
Yellow birds nous plonge au coeur des batailles où se déroule la vie du régiment conduit par le sergent Sterling. On découvre alors les dangers auxquels les soldats sont exposés quotidiennement. Et le retour impossible à la vie civile. 
Kevin Powers livre un roman fascinant sur l'absurdité de la guerre, avec une force aussi réaliste que poétique. 

J'avais déjà entendu parler de Yellow Birds plusieurs mois avant sa sortie au Québec. On le décrivait comme étant un grand roman américain, dont l'écriture rappelait à quelques égards celle de Hemingway. Ça avait piqué ma curiosité, mais lorsque j'ai compris que c'était un roman sur la guerre en Irak, j'ai eu un mouvement de recul. Veut-on vraiment lire un roman américain sur la guerre ? Une histoire qui glorifie la grande nation américaine, et qui vante la bravoure et l'héroïsme de ces soldats, très peu pour moi. J'ai finalement laissé mes préjugés de côté et j'ai lu Yellow birds. 

L'écriture est sans aucun doute l'un des points forts du récit. L'auteur combine la richesse de sa plume à sa connaissance accrue du sujet, ayant lui-même combattu à Al Tafar en 2004 et 2005. Il soutient que le roman n'est pas autobiographique, mais que son expérience a plutôt permis d'enrichir l'histoire de sensations réelles. Quant à la traduction française, elle comporte selon moi certaines faiblesses puisqu'un "fuck man" perd beaucoup de son intensité en étant traduit par "putain mecton".  


"J'étais devenu une espèce d'infirme. Ils étaient mes amis, n'est-ce pas ? Pourquoi ne pouvais-je tout simplement pas nager à leur rencontre ? Qu'est-ce que je leur dirais ? "Hé, comment ça va ?" s'exclameraient-ils en me voyant. Et je répondrais, "J'ai l'impression que quelque chose me bouffe de l'intérieur et je ne peux rien dire à personne parce que tout le monde est si reconnaissant envers moi; je me sentirais trop ingrat si je me plaignais de quoi que ce soit." Ou un truc du genre, "Je ne mérite la gratitude de personne, et en vérité les gens devraient me détester à cause de ce que j'ai fait, mais tout le monde m'adore et ça me rend fou."(p.160)


Avec cette lecture, on ne se questionne pas tant sur le conflit que sur les sentiments des soldats qui y prennent part. Loin de chercher à nous faire accepter la guerre, l'auteur en fait plutôt ressortir l'absurdité et la froideur. Ce n'est pas une lecture facile; Powers ne ménage pas ses lecteurs, sans pour autant être vulgaire. Yellow Birds décrit aussi le difficile retour à la réalité des vétérans, qui semble encore plus bouleversant que la guerre elle-même. 

Yellow birds est un très beau texte, riche en émotions. À lire pour comprendre la réalité - presque intemporelle - des soldats.    

vendredi 11 octobre 2013

Chroniques de Jérusalem

Une bande dessinée de Guy Delisle

Guy Delisle et sa famille s'installent pour une année à Jérusalem. Pas évident de se repérer dans cette ville aux multiples visages, animée par les passions et les conflits depuis près de 4.000 ans. Au détour d'une ruelle, à la sortie d'un lieu saint, à la terrasse d'un café, le dessinateur laisse éclater des questions fondamentales et offre une vision différente de Jérusalem.


J'ai beaucoup entendu parler des Chroniques de Jérusalem mais j'ai longtemps repoussé le moment de découvrir cette bande dessinée. J'ai (re)découvert l"univers de la BD récemment avec entre autres Le journal de mon père l'oeuvre du japonais Jirô Taniguchi. Tandis qu'avec Taniguchi j'ai découvert le Japon des années 50 et 60, Chroniques de Jérusalem m'a, bien sûr, permis d'en apprendre plus sur cette ville et la région qui l'entoure, sur sa diversité culturelle et religieuse mais aussi sur l'origine et l'ampleur des conflits qui y font toujours rage. 

La conjointe de Guy Delisle travail pour médecins sans frontière, ce qui amène toute la famille à beaucoup voyager. Delisle a d'ailleurs déjà publié deux albums sur ses séjours en Corée du Nord (ici) et en Birmanie (ici). Je n'ai pas lu ces deux albums, mais la découverte des Chroniques de Jérusalem me donne carrément envie de lire tout ce qu'a fait l'auteur.


Avec une pointe d'humour et des dessins délicats - voire naïfs - Delisle nous fait découvrir Jérusalem. Sans être didactique cette BD est une bonne source d'information, mais donne surtout envie d'en apprendre plus par nos propres moyens. En plus, la BD ça se lit trop rapidement pour s'en passer ! 

Guy Delisle, Chroniques de Jérusalem, Delcourt, 2011, 334 pages.







dimanche 6 octobre 2013

La nostalgie heureuse

Un roman de Amélie Nothomb

"Tout ce que l'on aime devient une fiction." - Amélie Nothomb. 

Depuis 1992, rentrée littéraire rime avec Amélie Nothomb. Cette année, l'auteure belge nous présente La nostalgie heureuse qui raconte son retour au Japon dans le cadre d'un documentaire de la télévision française. Amélie Nothomb n'avait pas remis les pieds dans le pays qui l'a vue naître et grandir depuis seize ans, c'est donc avec nostalgie qu'elle retrouvera son école maternelle, le quartier où elle a grandi - qui fut détruit par le tremblement de terre de 1995 - mais également sa nounou et son ancien fiancé. 

La nostalgie heureuse est un roman autobiographique qui constitue en quelque sorte une suite logique à Stupeur et tremblements, métaphysique des tubes et Ni d'Ève ni d'Adam, romans qui sont d'ailleurs mentionnés à quelques reprises dans le dernier Nothomb et que je vous suggère de lire (voire même de relire) avant de débuter celui-ci. 

On y découvre une Amélie qui se questionne sur sa propre existence et qui se surprend à retrouver son visage sur une ancienne photo de classe, puisqu'elle s'était laissée "envahir d'un si profond sentiment d'irréalité" qu'elle en était venue à douter de son passé nippon (p.69). Mais à l'issue de ce voyage, c'est une impression d'accomplissement qui marquera l'écrivaine, et qui lui fera - étrangement - ressentir le vide des moines zen, le kensho.

"Pour traduire combien je suis nostalgique de mes jeunes années dans le Kansai, j'entends l'interprète dire "nostalgic" au lieu de l'adjectif "natsukashii" que je tiens pour l'un des mots emblématiques du japonais. Après l'interview, dans le taxi qui nous conduit au restaurant réservé par l'éditeur, j'essaie de tirer cela au clair avec Corinne. 
- "Natsukashii" désigne la nostalgie heureuse, répond-elle, l'instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l'emplit de douceur. Vos traits et votre voix signifiaient votre chagrin, il s'agissait donc de nostalgie triste, qui n'est pas une notion japonaise." (p.90)


Il s'agit d'un roman plus intime et plus réfléchi que ses derniers livres. Toutefois, je crois qu'il faut connaître l'auteure, avoir déjà un lien ou même un attachement pour le personnage qu'est Amélie Nothomb pour être touché par ce livre, justement en raison de son caractère intimiste. En effet, la présence des caméras tournées sur elle, l'équipe de tournage centré sur sa personne et même l'idée de pèlerinage peuvent déranger les moins convaincus et faire décrocher les non-initiés. 

Bref, un roman à lire lorsqu'on aime Amélie. (Mais si vous ne la connaissez pas, qu'attendez-vous ? )

dimanche 29 septembre 2013

Sukkwan Island

Un roman de David Vann 

Une île Sauvage du sud de l'Alaska, accessible uniquement par bateau ou pas hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C'est dans ce décor que Jim décide d'emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d'échecs personnels, il voit là l'occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu'il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar, et la situation devient vite incontrôlable. Jusqu'au drame violent et imprévisible qui scellera leur destin. 
Sukkwan Island est une histoire au suspense insoutenable. Avec ce roman qui nous entraîne au coeur des ténèbres de l'âme humaine, David Vann s'installe d'emblée parmi les jeunes auteurs américains de tout premier plan. 

Le premier roman de David Vann, Sukkwan Island est bouleversant. Je ne pense pas avoir lu souvent de récits comme celui-là. Dès les premières pages, l'auteur réussi à nous mettre dans un état de tension psychologique, on lit en retenant notre souffle, dans l'attente d'une tragédie qui semble inévitable.

L'exercice narratif est excellent. Il me semble que beaucoup d'auteurs devraient prendre en exemple le travail de Vann, qui parvient à présenter au lecteur un personnage principal adolescent, sans faire de fausse note dans la narration.

Et que dire de l'histoire ! Tout les éléments pour créer un bon suspens sont présents: un père égoïste et narcissique, une cabane au fond du bois, un île déserte en Alaska, un fils qui regrette d'être là aussitôt arrivé et, bien sûr, des ours et des tempêtes de neige.
"Jim ressentait une rage incontrôlable. Il entra dans la cabane à la recherche de quelque chose, il s'approcha de la radio, la souleva et la précipita au sol, puis il la frappa du pied, encore et encore, avant de saisir la lampe tempête qu'il lança contre le mur où elle explosa, alors il empoigna la VHF et la jeta avant de passer à un sachet de saumon fumé ouvert sur la table, puis il colla un coup de pied dans la table et s'arrêta au milieu de la pièce car quelque minutes à peine venaient de s'écouler, peut-être moins, et cette rage destructrice n'avait aidé en rien. Elle ne l'intéressait même pas. Tout ça lui avait donné l'illusion de la vie, mais ce n'était plus rien à présent. "(p.118)
Sukkwan Island est un roman déstabilisant, qu'on lit d'un seul trait et à bout de souffle. Seul bémol, la fin qui s'étire peut-être un peu, mais pas au point de nuire à l'expérience de lecture. À lire !

David Vann, Sukkwan Island, Gallmeister, 2010, 192 pages. 


dimanche 22 septembre 2013

Une étude en rouge

Une aventure de Sherlock Holmes, par Arthur Conan Doyle

Au n° 3 de Lauriston Gardens près de Londres, dans une maison vide, un homme est trouvé mort. Assassiné ? Aucune blessure apparente ne permet de le dire, en dépit des taches de sang qui maculent la pièce. Sur le mur, griffonnée à la hâte, une inscription : " Rache ! ". Vengeance ! Vingt ans plus tôt, en 1860, dans les gorges de la Nevada, Jean Ferrier est exécuté par des mormons sanguinaires chargés de faire respecter la loi du prophète. Sa fille, Lucie, est séquestrée dans le harem du fils de l'Ancien. Quel lien entre ces deux événements aussi insolites que tragiques ? Un fil ténu, un fil rouge que seul Sherlock Holmes est capable de dérouler. Une intrigue toute en subtilités où, pour la première fois, Watson découvre le maître...

Il y a quelques semaines j'ai eu envie de découvrir l'univers de Sherlock Holmes en commençant par le début. J'ai donc commandé en ligne le premier volume des Aventures de Sherlock Holmes, en version intégrale et bilingue, la grosse affaire quoi. 

Une étude en rouge est la première histoire mettant en scène Sherlock Holmes. En 1886, l'auteur, Arthur Conan Doyle, inspiré par les écrits de R.L. Stevenson (L'île aux trésor, Le cas étrange du Dr. Jekyll et de M. Hyde), se lance dans la rédaction d'un roman à suspense, inventant du même coup le roman policier moderne. 

Dans Une étude en rouge, on rencontre le Dr. Watson, un jeune chirurgien qui revient de la guerre et qui se cherche un endroit ou loger à Londres. Un ami lui présente Sherlock Holmes qui se cherche lui aussi un colocataire, débute dès lors l'amitié et la complicité qui unira ces deux hommes au fil des aventures du célèbre détective. 

C'est une très courte histoire, qui nous mène au coeur de la cité victorienne d'une façon incroyablement moderne. L'écriture de Conan Doyle est légère et imagée et j'ai pris un réelle plaisir à lire ce récit qui permet de comprendre les bases de ce monument qu'est Sherlock Holmes. 

À découvrir si ce n'est pas déjà fait! 




mardi 17 septembre 2013

L'attente de l'aube

Un roman de William Boyd. 

En cette fin d'été 1913, le jeune comédien anglais Lysander Rief est à Vienne pour tenter de résoudre - grâce à cette nouvelle science des âmes qu'est la psychanalyse - un problème d'ordre intime. Dans le cabinet de son médecin, il croise une jeune femme hystérique d'une étrange beauté qui lui prouvera très vite qu'il est guéri, avant de l'entrainer dans une histoire invraisemblable dont il ne sortira qu'en fuyant le pays grâce à deux diplomates britanniques, et ce au prix d'un marché peu banal. Dès lors, Lysander, espion malgré lui, sera contraint de jouer sur le théâtre des opération d'un Europe en guerre les grands rôles d'une série de tragi-comédies. Sa mission: découvrir un code secret, dont dépend la sécurité des Alliés, et le traître qui en est l'auteur. Sexe, scandale, mensonges ou vérités multiples aux frontières élastiques, chaque jour et chaque nuit apportent leur tombereau d'énigmes et de soupçons. L'aube finira-t-elle par se lever sur ce monde de l'ombre, et par dissiper enfin les doutes que sème avec une délectation sournoise chez le lecteur fasciné l'auteur de cet étonnant roman du clair-obscur ?


En librairie, l'attente de l'aube avait capté mon attention à la fois par son titre mystérieux et le look de sa couverture. Toutefois, je n'étais jamais parvenue à lire le résumé au complet. Je l'ai tout de même emprunté à la bibliothèque, pour en avoir le coeur net. Ce qui s'est finalement avéré être une très bonne idée ! 

Le récit se déroule d'abord à Vienne puis à Londres, et débute quelques mois avant le commencement de la Première Guerre Mondiale. Le personnage principal est attachant, et les situations auxquelles il doit faire face sont extravagantes sans être burlesques. Bref, cette histoire a tout pour plaire. 

On embarque dans ce roman d'espionnage sans même se rendre compte que c'en est un, ce qui est parfait pour les gens qui, comme moi, sont moins familiers avec ce genre. 

Bref, l'attente de l'aube est un roman réussi et pas mal moins compliqué que ne le laisse présager sa quatrième de couverture ! À lire. 

William Boyd, L'attente de l'aube, Seuil, 2012, 412 pages. 

lundi 9 septembre 2013

Le goût des pépins de pomme

Un roman de Katharina Hagena

À la mort de Bertha, ses trois filles, Inga, Harriet et Christa, et sa petite-fille, Iris, la narratrice, se retrouvent dans leur maison de famille, à Bootshaven, dans le nord de l'Allemagne, pour la lecture du testament. À sa grande surprise, Iris hérite de la maison et doit décider en quelques jours de ce qu'elle va en faire. Bibliothécaire à Fribourg, elle n'envisage pas, dans un premier temps, de la conserver. Mais, à mesure qu'elle redécouvre chaque pièce, chaque parcelle du merveilleux jardin qui l'entoure, ses souvenirs se réveillent, reconstituant l'histoire émouvante, parfois rocambolesque, mais essentiellement tragique, de trois générations de femmes. 
Katharina Hagena nous livre ici un grand roman sur le thème du souvenir et de l'oubli. 

Quel joli roman que celui-ci ! Le titre est beau, la couverture est belle, l'écriture est travaillée, et l'histoire est toute en délicatesse. L'auteure de Le goût des pépins de pommeune spécialiste de l'oeuvre de James Joyce, enseigne la littérature à l'université de Dublin. Dans ce roman, l'on ressent tout son intérêt pour l'écriture et la littérature sans que cela ne vienne jamais alourdir le texte. 

"Il paraissait sans cesse pris de court, et du reste, il était court sous tous rapports, faisait non seulement commerce de ces menues marchandises qui s'appellent chez nous "marchandises courtes", mais était par ailleurs court de bras, de jambes, de nez, de cheveux, de tout, et courtes étaient aussi ses phrases, et court le fil de sa patience." (p.62)

C'est sur le thème des souvenirs et de l'oubli que se décline cette histoire de famille. L'action se déroule en Allemagne et pour faire changement, rien (ou si peu) ne nous rappelle le passé trouble de ce pays. Presque aucune allusion n'est faite à la guerre, au nazisme et à la séparation de l'Allemagne. Loin d'être du déni, je crois seulement que ça nous démontre que l'Allemagne n'est pas que cela. De toute façon, cette histoire pourrait se dérouler au Québec, ou en Inde, puisque les histoires de famille, le souvenir, la maladie, et les tragédies sont des thèmes universels. 

"Lorsqu'on perd la mémoire, le temps passe d'abord beaucoup trop vite, ensuite plus du tout. "Oh, il y a si longtemps de cela", disait ma grand-mère Bertha à propos de choses qui remontaient à une semaine, à trente ans ou à dix secondes. Elle soulignait cette remarque en balayant l'air d'une main dédaigneuse et avec une pointe de réprobation dans la voix. Elle était toujours sur ses gardes. Est-ce que par hasard on la testait ?"(p.84)

C'est la maladie d'Alzheimer dont souffrait la défunte grand-mère Bertha qui permet à l'auteure d'aborder le sujet de l'oubli. C'est également par le retour dans la maison de son enfance que la narratrice de l'histoire sera amenée à retomber dans ses souvenirs, à faire le jour sur certains mystères, mais également à laisser des questions en suspens. 

Une belle histoire, douce sans être trop sentimentale. À lire !

Katharina Hagena, Le goût des pépins de pomme, éditions Anne Carrière, 2010, 268 pages. 

mardi 20 août 2013

Le journal de mon père


Une bande-dessinée de Jirô Taniguchi

Le héros de cette histoire s’appelle Yoichi Yamashita et travaille à Tokyo dans une agence de design. Apprenant la mort de son père, il revient après une très longue absence à Tottori, la ville qui l’a vu grandir. Au cours d’une veillée funèbre très arrosée, le passé des années 50 et 60 ressurgit : l’incendie qui a ravagé la ville et la maison familiale, le dur labeur pour la reconstruction, le divorce de ses parents, ses souffrances d’enfant… Lors de cette veillée, chaque membre de la famille apporte un éclairage nouveau sur la personnalité de ce père que Yoichi tenait jusque-là pour responsable du désastre familial. Le fils réalise finalement, mais trop tard, qu’il a sans doute été le seul responsable de leur douloureuse incompréhension.


Le journal de mon père nous présente Yoichi, un jeune homme qui revient dans son village natal après une longue absence, afin d'assister à la veillée funèbre de son défunt père qu’il n’a pas revu depuis des années. À travers le récit d’amis et de membres de la famille, Yoichi réalise trop tard qu’il à méconnu son père, qu’il considérait, à tort, comme coupable de l’échec de leur vie de famille. Cette soirée lui permet enfin de réaliser «le bonheur d’avoir des racines.»

Moi qui est peu familière avec la bande dessinée et le roman graphique en plus d’avoir des connaissances de la société nippone plutôt limitées, j’ai réellement appréciée cette lecture. Bien que Taniguchi nous offre des dessins très simples de même qu’une histoire plutôt tranquille, l’ensemble parvient à nous tansporter. J’ai aimé me laisser bercer par les souvenirs de cette famille japonaise du milieu du siècle. Je crois que c’est une excellente façon de pénetrer dans l’univers de la bande dessinée japonaise. 

Jirô Taniguchi, Le journal de mon père, Casterman, 2004, 277 pages

lundi 19 août 2013

Certaines n'avaient jamais vu la mer

Un roman de Julie Otsuka

Les visages, les voix, les images, les vies que l'auteur décrit sont ceux de ces Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXe siècle pour épouser aux États-Unis un homme qu'elles n'ont pas choisi. C'est après une éprouvante traversée de l'océan Pacifique qu'elles rencontrent pour la première fois celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui dont elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir. À la façon d'un choeur antique, leurs voix se lèvent et racontent leur misérable vie d'exilées. 

Certaines n'avaient jamais vu la mer, paru en 2012 a été reçu chaleureusement par la critique lors de sa sortie. Cet accueil est justifié. En quelques 140 pages, l'auteure nous transporte littéralement dans cette communauté de Japonaises qui traversent l'océan pour rejoindre un mari inconnu, aux États-Unis, afin de vivre leur propre american dream. 

"Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines  étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l'océan nous avait pris un frère, un père, un fiancé, parfois une personne que nous aimions s'était jetée à l'eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à nous tour." (p.11)

Écrit au "nous", le choeur formé de toutes ses voix de femmes nous transmet la douleur des rêves brisées, la peur de l'inconnu et les regrets, mais aussi les beautés de la maternité, puis l'incompréhension face aux enfants qui s'enracinent si facilement dans une société qui est encore méconnue pour leur parent. Puis à nouveau l'exil, lorsque les Japonais seront perçu comme des traitres durant la deuxième guerre mondiale, même s'ils sont au États-Unis depuis plus de 25 ans. 

Roman beau et parfois déchirant. À lire pour mieux comprendre ce qu'est l'exil.

Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, Phébus, 2012, 139 pages. 


dimanche 11 août 2013

Un homme à distance

un roman de Katherine Pancol

"Ceci est l'histoire de Kay Bartholdi. Un jour Kay est entrée dans mon restaurant. elle a posé une grosse liasse de lettres sur la table. Elle m'a dit : tu en fais ce que tu veux, je ne veux plus les garder." Ainsi commence ce roman par lettres comme on en écrivait au XVIIIe siècle. Il raconte la liaison épistolaire de Kay Bartholdi libraire à Fécamp, et d'un inconnu qui lui écrit pour commander des livres.


Ce roman de Katherine Pancol a été publié en 2002. C'est une histoire épistolaire, présentant la relation entre une libraire et son client. Ce qui m'a beaucoup fait penser à 84 Charing Cross Road. C'est aussi une bonne lecture pour qui a aimé Quand souffle le vent du nord ou encore Le cercle littéraires des amateurs d'épluchures de patates. Ces romans épistolaires ont d'ailleurs tous l'avantage de se lire très rapidement !

Ainsi Pancol, que j'avais connu avec sa trilogie débutant par Les yeux jaunes des crocodiles nous offre ici un roman beaucoup plus intimiste. On y découvre aussi son amour de la littérature, puisque par la bouche des ses personnages, elle nous parle de livres et d'auteurs, de Madame de Lafayette jusqu'à Stefan Zweig. Et on fini par se reconnaître un peu dans l'affection presque charnel que porte Kay aux romans... 

"J'ai dévoré le livre. Jonathan... Le soleil montait par-dessus les toits en ardoise du village, les tables se vidaient puis se remplissaient autour de moi, les clients venaient faire leur tiercé, les vieux habitués, le coude fondu dans le bar, tout congestionnées, additionnaient les verres, les enfants couraient autour des tables, les femmes tendaient leur visage au soleil en clignant de l'oeil, les hommes s'épongeaient le front et je lisais. Je lisais. Je lisais. Je lisais. " (p.102)

L'histoire est touchante. Une libraire, une femme blessée par l'amour, s'est réfugiée dans une petite ville normande après un échec amoureux. L'homme, un auteur de guide touristique, lui commande des livres. Ensemble ils discuteront de littérature, puis, peu à peu, échangeront des confidences.

Un homme à distance est à découvrir si on aime le genre et surtout si on aime les livres qui parlent de livres !

Katherine Pancol, Un homme à distance, Le livre de poche, 2002. 
Helen Hanff, 84 Charing cross road, Le livre de poche. 
Daniel Glattauer, Quand souffle le vent du nord, Le livre de poche, 2011. 
Mary Ann Schaffer, Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates, Nil, 2009. 
Katherine Pancol, Les yeux jaunes des crocodiles, Le livre de poche, 2007. 

dimanche 4 août 2013

Le Premier Amour


Un roman de Véronique Olmi

Une femme prépare un dîner aux chandelles pour fêter son anniversaire de mariage. Elle descend dans sa cave pour y chercher une bouteille de vin, qu’elle trouve enveloppée dans un papier journal dont elle lit distraitement les petites annonces. Soudain, sa vie bascule: elle remonte les escaliers, éteint le four, prend sa voiture, quitte tout. En chacun d’entre nous repose peut-être, tapie sous l’apparente quiétude quotidienne, la possibilité d’être un jour requis par son premier amour. 

C’est un hasard si j’ai lu ce livre-ci tout de suite après celui de Julian Barnes. Mais le roman de Véronique Olmi se lit très bien en prolongement de Une fille, qui danse. Tandis que chez Julian Barnes le premier amour repousse avec amertume le personnage principal, chez Olmi, le premier amour rattrape Emilie, la narratrice, et lui fait tout abandonner sur un coup de tête. 

J’ai beaucoup aimé l’écriture de cette auteure française que je lisais ici pour la première fois. Elle sait choisir les mots pour créer des phrases tout en images et en sensations. Tout y est réfléchi et chaque élément s’insère dans une logique qui se justifie de page en page. 

«Après Lyon, j’ai roulé lentement, le bras à la fenêtre, dans la campagne floue de ce jour de juin (...) Quelque chose venait de cette terre qui m’était connue et qui m’appartenait, un peu comme un foulard pris dans les branches, que l’on ne parvient pas à atteindre et qui se balance au vent, un signe de nous-mêmes, personnel et perdu.» p. 58

J’ai aussi aimé son rapport à l’espace et au temps, où les souvenirs deviennent beaucoup plus nostalgiques et rêveurs que chez Barnes. 

Et que dire de cet extrait où une mère énumère tout ce qu’elle voudrait dire à ses filles sans jamais oser leur dire: 

«Je voudrais parler à mes filles, Zoé et Pauline, et  Jeanne aussi, qui vit à Londres. Je voudrais les tenir dans mes bras et qu’elles comprennent que j’ai le savoir d’elles-mêmes et que les hommes qui les aiment mal sont des passants à éviter. Je voudrais leur dire qu’elles ont droit au meilleur, elles méritent ce qui coupe le souffle, ce qui est une folie. Je voudrais leur dire qu’elles sont la plus belle part dieux, la promesse des hommes, et qu’elles croient les mots des mères qui élisent leurs enfants comme d’exceptionnels prodiges.» p.82 

Bien sûr, mon côté pragmatique me fait douter du réalisme de cette histoire. Vraiment, tout quitter pour courir vers le coup de foudre que l’on a eu à 15 ans, qui a duré le temps d’un été ? Peut-être que je ne suis pas assez fleur bleue... Mais bon, ça fait une belle histoire, alors pourquoi pas ! 

Véronique Olmi, Le Premier Amour, Grasset, 2010, 299 pages. 
aussi chez Le livre de poche, 2011. 

lundi 29 juillet 2013

Le maître des illusions


Un roman de Donna Tartt

Il s’agit des confessions, des années plus tard, d’un jeune étudiant d’une petite université du Vermont ayant enfin accédé à cette vie intellectuelle privilégiée tant convoitée. Introduit dans le cercle très fermé de cinq étudiants sûrs d’eux-mêmes et du monde, choisi par un professeur charismatique de lettres classiques, Richard Papen s’initie avec eux aux mystères de la culture grecque ancienne et passe en leur compagnie de longs week-ends à lire, faire du bateau et jouir des journées ensoleillées de l’été indien. Magnétisé par ses nouveaux compagnons, Richard n’a pas connaissance du crime qu’ils ont commis au cours d’une bacchanale. Mais une fois mis dans la confidence, il s’incline devant l’inéluctable nécessité d’assassiner leur camarade de classe et ami qui pourrait trahir leur secret et compromettre leur avenir. 

J’ai lu Le maître des illusions à la demande d’une amie qui voulait connaître mon avis sur ce roman. Paru en version originale anglaise en 1992, ce premier livre de l’auteur Donna Tartt parait en français en 1993. Il fait rapidement sensation et rafle la première édition du prix des libraires du Québec, entre autres. 

Puisque j’étais persuadé d’avoir vu le (mauvais) film tiré du roman, je n’avais jamais eu envie de le lire. En vérité, bien que le récit me rappelle vaguement un film, et qu’il existe bel et bien un long métrage ainsi nommé, le roman de Donna Tartt n’a jamais été porté à l’écran. 

Bref, entre deux lectures la curiosité a eu raison de moi, et je me suis lancé dans ce roman de plus de 700 pages. J’ai rapidement été captivé par l’histoire, qui est fort efficace. Ce roman présente de nombreuses qualités qui m’ont tenu en haleine dès les premières pages. Cependant, le rythme - et l’intérêt - s’essouffle et les 200 dernières m’ont semblé pénibles comparées au reste du roman. L’intrigue également, si forte au départ, devient secondaire et j’en suis venu à me demander où l’auteur voulait m’amener. 

«Affront d’ordre religieux, crises de colère, insultes, chantage, extorsion — désagréments, irritations, tout cela semblerait trop subalterne pour pousser au meurtre cinq personnes raisonnables. Mais, si j'ose dire, ce n'est qu'après avoir aidé à tuer un homme que j'ai compris à quel point un acte tel qu'un meurtre peut être complexe, insaisissable, ne relevant pas nécessairement d'un seul et unique mobile.» (p.296)

Dans l’ensemble, j’ai trouvé la plupart des personnages intéressants, bien que Richard, le narrateur, m’ait semblé être la personne la plus insipide de tout le roman, simple spectateur, presque incapable de formuler autre chose que : « que veux-tu dire?». C’est à se demander comment  il a réussi à intéresser des gens aussi mystérieux et charismatiques que ses amis. En outre, ce groupe de six étudiants dans la jeune vingtaine s’intéressant aux langues anciennes m’a paru un peu irréel. Peut-on être tout à la fois érudits et savants, alcooliques et riches, charmeurs et égoïstes quand on a seulement 20 ans ? 

Mais j’ai particulièrement apprécié l’environnement dans lequel nous plonge l’auteur; un campus de Nouvelle-Angleterre, une fraternité de jeunes gens cools et intelligents qui discutent en grec ancien, et les descriptions si efficaces qu’on a l’impression d’y être: « La file des gens s’étirait jusqu’aux voitures, robes gonflées, chapeaux maintenus sur la tête. Devant moi, un peu plus loin, Camilla s’efforçait, sur la pointe des pieds, de rabaisser son parapluie qui l’entraînait à petits pas glissants — une Mary Poppins en robe de deuil. »(p.529)

En somme, j’ai rapidement adoré le roman, jusqu’à ce que je comprenne que l’intrigue allait me décevoir. Je suis resté sur ma faim, mais j’ai quand même beaucoup aimé l’atmosphère, les personnages, et le récit en général. 

Donna Tartt, Le maître des illusions, Plon, 1993, 705 pages. 
Aussi chez Pocket en format poche, 2002, 2012.